Les Nourritures Terrestres

par Shannah

Les Nourritures terrestres, j’en avais parfois entendu parler, et puis enfin, je l’ai lu. Un dieu, la ferveur, une forme métisse, prose et vers, et Nathanaël, Nathanaël qui a été et sera toujours…

Dans l’édition de 1927, André Gide écrit : « Les Nourritures terrestres sont le livre, sinon d’un malade, du moins d’un convalescent, d’un guéri- de quelqu’un qui a été malade ». Gide, malade ? Il renaît enfin quand, se plongeant dans les Ecritures et en lui-même, il se déche, se dépouille de la vanité de son existence… Dandy fréquentant les milieux littéraires et artistiques parisiens, invité dans les meilleurs salons ; un jour il part, en Algérie, et là il se défait de tous ses préjugés et vit.

Nathanaël n’a jamais existé, et c’est à lui que parle le narrateur-auteur durant toutes Les Nourritures. Nathanaël, qui signifie « Dieu a donné », et qui trouve sa première occurrence dans la Bible : Nathanaël est un homme tenu par les préjugés et les idées fausses, et un jour, alors qu’il se trouve sous un figuier, Jésus le voit. Plus tard, Philippe amène Nathanaël à la rencontre de Jésus, et Nathanaël croit en Lui et sens la foi naître dans son cœur, autrefois prisonnier du doute et de l’erreur.

On peut d’ores et déjà opposer le Nathanaël biblique et gidien de celui d’Un Homme obscur de Marguerite Yourcenar. Dans l’œuvre de Yourcenar, le héros, Nathanaël, est un homme simple, presque sans réflexion, sans attaches… et le Nathanaël des Nourritures, Gide ne lui apprend-il pas à se défaire de toutes choses, à ne rien désirer que ce qu’il possède déjà ?… Certes, mais le Nathanaël de Yourcenar est presque un oxymore (cf. son nom) : il promène son regard sur le monde sans qu’il s’accroche à quoi que ce soit ; il subit, se laisse vivre ; n’aime ni est aimé…

Revenons-en aux Nourritures terrestres : c’est un livre écrit par Dieu, pour la connaissance de et par Dieu. Un livre profondément amoral aussi, sensuel, plein d’odeurs et de sensations… Mais Dieu est-il moral ?

C’est la découverte de Dieu à chaque instant, partout, et avant tout en soi-même. Comment croire en Dieu si on ne l’a pas trouvé en soi-même ?

Dieu et vie, voilà ce qui occupe Les Nourritures terrestres. Point de haine de la vie terrestre, d’attente d’un au-delà. L’au-delà est déjà présent, en toute chose et en chacun. « Aimer sans juger si l’action est bonne ou mauvaise. » Pour y parvenir, pour le voir, la ferveur, l’exaltation des sens, de l’intelligence, du moi et du monde.

Les Nourritures terrestres, livre oriental et biblique, amoral et sage… Le Biskra où Gide a tant aimé et compris, et Dieu.

L’Algérie et sa chaleur, ses jardins, ses jeunes gens à la peau brûlée et parfumée, ses pauvres qui sont tous des rois, et le regard de Gide qui s’éprend de tout.

De longues promenades, et des descriptions sublimes dans leur lyrisme. Et toujours ces apostrophes, qui m’éveillent.

Une forme métisse oui, amorale dans ses lignes mêmes, qui ne prend  s’enferment pas dans une forme unique, les mots vivent pleinement et insolemment eux aussi.

Une œuvre rare et précieuse, nourrissante et affamée.

« J’espère, après avoir exprimé sur cette terre tout ce qui attendait en moi, satisfait, mourir complètement désespéré. »

André Gide, Les Nourritures terrestres, 1897.

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