Teorema

par Shannah

Théorème, de Pier Paolo Pasolini, a vu sa sortie, en 1968, accompagnée d’un scandale. Peu importe. C’est tout à la fois un film politique, sociale, religieux, métaphysique, érotique.

Un jeune homme d’une grande beauté et à la présence comme expiatoire arrive dans une famille bourgeoise (le père possède une usine) habitant une banlieue cossue de Milan. La vie des membres de la famille, la mère, le père, la fille, le fils et la bonne s’arrêtent, et recommence. Chacun est possédé et possède l’inconnu (on ne saura jamais son nom), chacun est agité par un désir infini. L’hôte est lui tranquille, calme, comme indépendant de la révolution qu’il crée.

Chacun de ces personnages bourgeois (hormis la servante, j’y reviendrai) est perdu. Perdu quand l’hôte part enfin. La mère a faim de jeunes éphèbes, le père offre son usine à ses ouvriers, le fils joue au peintre bohême (dans le luxueux atelier financé par ses parents), la fille est paralysée par un accès de désespoir et finit à l’hôpital.

La figure de la bonne est peut-être la figure la plus intéressante du film. Quand elle se trouve seule, pour la première fois avec le jeune homme, qui lit dans le jardin, elle devient comme folle. Elle est à ce point troublée par son désir et l’inconnu, par cette aura qui la touche, qu’elle veut mourir. Le jeune homme, alerté par le calme subit (elle faisait des allers-retours sans but dans le jardin), la trouve dans la cuisine, prête à se tuer. Il la sauve, et il la possède. Quand il part, elle part aussi, un simple polochon sur l’épaule, prendre le bus qui semble la ramener dans ses terres natales. Là, le temps s’arrête. Nourrie par les femmes du village, elle n’accepte de manger que des orties. Bientôt, sa retraite ascétique et son mutisme font se retrouver autour d’elle des dizaines de croyants des villages alentours. Des miracles, le silence, l’ascension; et puis elle sait que vient le temps pour elle de mourir. Femme sainte, elle s’enterre vivante dans un chantier, et  crée un lac de ses larmes. Pourquoi et comment est-elle devenue sainte ?

Ici j’ai recours au livre écrit avant puis parallèlement au film, toujours de Pasolini. Le mystique ici est constamment lié au social et au politique. Ainsi : « Ce Dieu… au nom duquel cette fille de paysans, revenue de la ville où elle avait servi comme bonne… accomplit des miracles… n’est-il pas un Dieu antique… paysan, justement… biblique et un peu fou ? »… « Ne constitue-t-elle pas une terrible accusation vivante contre la bourgeoisie qui a réduit (dans le meilleur des cas) la religion à une façon codifiée de se comporter ? » … « Mais le monde bourgeois qui naîtra alors (et on en voit déjà, dans les pays les plus avancés, les premiers signes) n’aura rien à voir avec cette merde (passez-moi le mot) qu’est ce monde bourgeois, capitaliste ou socialiste, dans lequel nous vivons ? ». De même pour les autres personnages, Dieu est rattaché au social par leur être. C’est en échappant à la liberté offerte par le jeune homme, qu’ils perdent Dieu. Seule la bonne reste offerte à la Grâce, par son acte gratuit, son silence.

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