Que fait la littérature ?

par Shannah

Apathie ou action ?

L’homme de lettres est considéré comme un intellectuel. Cela admet une vie tournée vers la pensée, vers l’intérieur. L’écrivain se nourrit du matériau offert par le monde, mais participe-t-il au monde ?

Le terme d’intellectuel apparaît sous la plume de Maurice Barrès lors de l’Affaire Dreyfus, dans une acception ironique pour se gausser des artistes, écrivains, savants qui prenaient le parti de Dreyfus. Ces mêmes intellectuels se sont engagés dans l’Affaire et dans la vie politique et sociale de la France, par leur art et sans       .

Sartre, dans sa pensée existentialiste, tente de répondre à l’angoisse ontologique par l’action, l’engagement. Lui-même agit, par l’écriture, et également par une action dans le monde.

Qu’est-ce qu’un homme de littérature ? Personnage solitaire qui fuit le monde autant qu’il l’adore ? Pressé d’agir enfin ?

Celui qui crée peut-il agir ? Chez Dostoïevski (la réflexion m’est venue en lisant Dostoïevski d’André Gide, qui rassemble les commentaires et causeries de ce dernier sur l’écrivain russe), les personnages illustrent le problème. Mettons le binôme Piotr Stepanovitch Verkhovensky/ Stavroguine dans Les Démons. Stavroguine est un des personnages les plus fascinants de l’œuvre de Dostoïevski – et je dirais de la littérature. Stavroguine est un être apathique, qui agit par et dans l’ironie comme il aime  le dire, à la beauté et l’intelligence excessives. Quoiqu’entouré, il est seul ; et autour de lui s’agitent les passions –il réunit l’amour et la haine de toute la communauté- et sur lui, être extraordinaire, se cristallise la fascination des autres. Piotr Stepanovitch est un personnage désagréable, abject. Il complote et est décidé à jeter sur la petite bourgade proche de Saint-Petersbourg l’agitation et le trouble de la jeunesse socialiste aux idées nouvelles, à l’esprit nihiliste. Mais Stavroguine, s’il semble insuffler à Verkhovensky l’inspiration, ne lui donne aucune direction concrète. Stavroguine s’en moque. erkhovensky, s’il se pose à la fois en décideur et en acteur, s’en remet tout à Stavroguine. Il lui dit : « …Je vous accompagnerai jusqu’au bout du monde, oh ! oui, j’irai partout avec vous ! Je vous suivrai comme un chien… ». Stavroguine est pour Piotr un dieu. Doulourousement jaloux et débordant de haine pour cet être opaque et autonome, il l’adore. Stavroguine est le cerveau, son esprit comme ses actes fascinent, il ne veut pas agir. C’est Verkhovensky qui agit à sa place, qui fait, alors que Stavroguine se débat avec lui-même. Verkhovensky est par ailleurs un être méprisable, vulgaire et à l’esprit bas.

L’homme qui fait l’Histoire est-il alors incompatible avec celui qui la pense ? L’écrivain, le penseur est-il condamné à rester seul, rejetant et rejeté par le monde, tout en l’aimant douloureusement ? Il écrit le monde, non pas en vain-nul besoin de le démontrer. Mais quant à agir, à suer, à tuer ? S’il le fait, que ce soit dans la grandeur de son art.

 

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