L’Agneau Carnivore

par Shannah

Un livre acheté au hasard d’une rencontre, ouvert des mois après, et lu avidement. Un texte d’attente, de dialogue et de souvenir; un ardent espoir placé dans le frère bientôt retrouvé. L’Agneau Carnivore, publié par Agustin Gomez-Arcos en 1975, est une réelle surprise. Le narrateur Ignacio attend la visite de son frère Antonio après sept années d’absence. Il lui parle, dans un long dialogue, occasion de faire revivre le passé. Un passé solitaire d’enfant haï-gâté dans l’Espagne de Franco, entre une mère jaune et noire, un père réduit au mutisme, un clergé perverti et l’amour d’un frère. Un amour complet, puisque Antonio prend la forme d’un père et d’une mère pour son petit frère, et aussi d’un amant. Un amour complet pour lequel les deux frères rejettent tout, et leurs parents, et l’Eglise (Eglise aux prêtres aux mains baladeuses !), et l’école, et Franco, et tous et tout.

Antonio et Ignacio sont profondément amoureux, leur différence d’âge conduit Antonio à être les parents d’Ignacio. Leurs parents sont presque morts déjà, dans une Espagne devenue folle, dans des robes trop noires qui servent à souligner le drame.

Heureusement pour Ignacio -qui vit reclus dans la maison jusqu’à la préadolescence-, il y a Clara, la bonne. Survivante du souvenir des parents – avec qui elle a grandi, et il y  avait aussi son mari, mort à la guerre. Clara protège les deux enfants contre la morale et contre tous les serviteurs de cette morale.

Je ne me suis pas détachée de ce livre, qui ajoute à l’audace de la liberté celle du talent. Un inceste en forme de folie anarchique, rêve d’une mère tuée par le milieu. Un livre mélancolique, mais qui ne pleure pas sur ses morts (pour quoi faire ? Il faut vivre, n’est-ce pas ?); qui, au contraire, les réveille et les ressuscite dans et pour une vie outrageusement égoïste et libre.

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