Vanité des vanités…

par Shannah

Je viens de terminer HHhH de Laurent Binet, et je suis bien contente d’avoir enfin refermé le livre.

Le sujet avait tout pour m’intéresser : Heydrich, des Résistants, un attentat (raté), Prague. Oui mais voilà, il a fallu que l’auteur s’impose. Il ne cherche même pas à s’oublier derrière la figure d’un narrateur, non, Binet est par trop fier de son projet, de son écriture, et surtout de lui-même.

Alors il nous fait tout partager : son amourette avec Natacha, son amour de Prague sans cesse rabâché, son admiration pour ces héros de la Résistance au sein de la Tchéquie, occupée par les nazis. Mais enfin, le livre aurait dû bien commencer. Binet a pour projet d’écrire un roman historique, sur cet attentat raté contre Heydrich en 1942. Il décide de laisser affleurer, et même de rendre compte de son travail -impossible ? – de romancier et d’historien. Soit. Sauf que le Je est explicitement celui de l’écrivain, qui revendique sans cesse et son identité, et son projet, et ses humeurs, et son ancrage dans le XXIème siècle, et son talent fou pour une telle mise en abîme.

Ce qui est drôle, c’est que Binet publie HHhH en 2010. En 2006, Jonathan Littell publie Les Bienveillantes, et se voit récompensé du Prix Goncourt. Binet ne passe pas sous silence cet évènement, en parle dans son livre, et c’est assez nauséabond. Littell pèche, selon lui, par ce narrateur, Max Aue, inventé, ainsi que par cette forme même de fiction; et il ose même qualifier l’oeuvre de Littell de « Houellebecq chez les nazis ». Les coliques et la sexualité du personnage principal ont apparemment mis Laurent Binet bien mal à l’aise, s’il ne voit dans ce roman qu’une suite de scènes scatophiles et pornographiques.

Quoiqu’il en soit, HHhH exaspère. Par ce je insupportable, qui se glorifie en même temps qu’il prétend s’abaisser, se réduire à néant sous la tâche immense d’immortaliser les héros de l’Opération Anthropoïde sous son stylo. Il se rêve aux côtés de ces figures historiques, et se fait un devoir moral et personnel de les inscrire dans son Panthéon, et par-là au Panthéon de l’humanité; mais peut-être ne se rend-il pas compte qu’il fait de lui-même, au lieu de Valcik, de Kubis et de tous ces anonymes sans parole, le héros de son propre roman.

Comment peut-on être épris de soi à ce point, que l’on ne se rende compte de la simple connerie d’inclure dans ce qui aurait pu être un grand roman historique, sa passion des beautés slaves, des appréciations puantes (même si chacun est d’accord avec le fait que les nazis aient été des monstres. Personne n’a eu besoin et n’a attendu Binet pour s’en rendre compte). Une entreprise trop audacieuse pour lui, apparemment.

A contrario, j’aurais voulu ne jamais achever Les Bienveillantes, de Jonathan Littell. Un Je, mais fictif, bien que tout soit vrai dans la littérature. Max Aue est-il le reflet de l’homme post-moderne, cynique, sans opinion; comme l’écrit Binet ? Je trouve au contraire que ce petit portait colle parfaitement à l’auteur de HHhH : narcissique au possible, soi-disant passionné (mais admettons que sa démarche soit sincère, bon), cynique pour mélanger sa vie de petit prof banlieusard qui se jette dans l’écriture d’un roman à l’Histoire. Binet tente de se faire humble, se fait humble et dévoué serviteur de l’Histoire, mais ce n’est que pour tenter de mieux s’y inscrire lui-même.

Les Bienveillantes ont réussi à me plonger dans une lecture folle. Quand je dis folle, je veux dire qui explore l’homme dans sa folie – car l’homme est fou. Dans ce livre, nous entrons dans la conscience du personnage, qui se révèle opaque et brumeuse, tellement similaire à la nôtre. C’est un nazi, il a des diarrhées aiguës, il prend du plaisir avec des hommes. Il se crée dans l’imagination de Littell, cet homme qui peut-être n’a jamais existé en une fois, mais qui existe en parcelles chez chaque individu. Les Bienveillantes sont un roman historique, et c’est là le génie. Le cadre géographique et temporel est réel et extrêmement bien détaillé, jusqu’à l’obsession. Le personnage, lui, sort des méandres de Littell, lequel narre une histoire dans l’Histoire. Binet ne veut rien inventer. Ni ses doutes, ni le mépris dont il se gargarise envers quasiment tout le monde, ni son génie qui suinte de ses lignes n’est-ce-pas, ni l’Histoire, ni les personnalités des héros, ni les dialogues, ni ce qu’il invente, et il s’excuse, mielleux, pour mieux nous assurer de son authenticité.

Littell a réussi à écrire l’inécrivable, ce qui moralement n’aurait pu être admis comme oeuvre de fiction, littéraire; mais aurait dû rester dans des livres d’histoire, au service de l’édification des jeunes générations. Sauf qu’il a eu le talent de faire vivre un homme imaginaire dans des temps incroyablement réels. C’est un capharnaüm, c’est long, très long, et horriblement humain.

Je préfère laisser à M. Binet sa fausse modestie et ses questions rhétoriques sur sa légitimité. Et les vingt pages de critique de l’oeuvre de Littell qu’il a été sommé d’exclure de son livre par son éditeur.

Publicités