La tentation de l’oblomovisme

par Shannah

Agir, toujours agir et pour rien en plus; et le besoin coupable de ne plus rien faire. La vie est une déception n’est-ce-pas, principalement car elle ne dépend pas que de nous. Oblomov, profondément angoissé (cela se révèle au fur et à mesure du roman), nie les contingences et nie l’Autre tout entier en renonçant à agir. Le dehors est hostile, le seuil entre les appartements dans lesquels s’étalent la soi-disant paresse d’Oblomov et les rues malades du dehors sont primordiales. Oblomov se refuse d’abord à tout contact avec « ce qui vient du froid ». Le froid, ce n’est pas seulement le froid pétersbourgeois, mais le froid existentiel, le froid de l’inconnu et de la peur de vivre. Oblomov a tellement peur de vivre, peur d’être pris dans cette saleté quotidienne qui devient vite le feu et la pauvre justification d’une existence, qu’il préfère ne rien faire du tout. Même pas d’occupations hautes, comme la lecture ou les voyages. Jusqu’à ce qu’il tombe amoureux et quitte sa robe de chambre, ce linceul qui est aussi sa croix. Mais là encore, une déception. Le repos du divan est plus fort que tout.

Oblomov rêve de son enfance à Oblomovka, bourgade originelle naïve, dont les habitants vivent dans une torpeur superstitieuse. Un fantasme d’irrationalité, puisque le monde des autres soi-disant rationnel, est en fait faux et nauséabond. Oblomov ne fait attention à rien, n’a aucune idée de la situation des 300 âmes qu’il possède, de ses comptes, de la vraie-fausse amitié qu’on lui porte. Seule une chose est certaine, l’apaisement total et métaphysique du sommeil et du rien faire.

Pourquoi faire, toujours faire; pour rien, puisqu’un autre arrivera et brisera tout sans même s’en rendre compte, ou bien se délectera de sa bassesse volontaire ? Oblomov s’oppose à la vie tout entière dans ce qu’elle a d’ouvert,     de contingent, de libre, dans ce qu’elle est pour les autres aussi; en se refusant à y entrer.

Cet état d’Oblomov est une réelle tentation : puisque l’on n’est sûr de rien contrôler, pourquoi ne pas imposer son choix en ne faisant plus rien ? Quel besoin des autres et du monde pour être heureux, pour vivre enfin ? Vivre, est-ce simplement un riche alignement d’actions et de rencontres ?

 

Oblomov, Ivan Gontcharov, 1859.

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