Les Justes

par Shannah

La pièce se passe en intérieur, chambre clandestine et prison. De jeunes gens, leurs ennemis. Un attentat planifié et travaillé avec angoisse contre le grand-duc. On ne tue pas l’homme, on tue l’idée. Mais     Kaliayev, qui doit lancer la bombe, voit dans l’attelage du grand-duc deux enfants. Peut-on tuer des enfants ? Oui, répond Stepan : deux enfants pour des milliers de petits Russes qui crèvent de faim. Peut-on justifier par le nombre ? Et si Kaliayev avait croisé leur regard, il affirme qu’il aurait lancé la bombe. Un regard qui les aurait déshumanisé car socialisé, politisé ? Un regard de mépris qui aurait conforté le socialiste révolutionnaire ? Il n’a pas pu tuer, mais dans deux jours, on recommencera tout. Et si les enfants ne sont pas dans la voiture du grand-duc, on la fera exploser.

Kaliayev est amoureux de Dora, autre membre de ces Frères révolutionnaires, pour qui le sang égale l’honneur. Mais Kaliayev est inquiet. Il ne veut pas être un assassin, il ne doit plus fléchir, ne pas voir dans le grand-duc un homme une idée, et dans la bombe, la renaissance de la grande Russie, de son peuple libéré, la naissance d’une fierté, les visages qui se lèvent et le regard droit. Et aime-t-il Dora comme il aime la justice, la vie et la mort ? Non, c’est un amour singulier qui les unit, qui suinte la culpabilité car ils n’ont pas le droit d’être égoïstes, il y ont renoncé, en même temps qu’ils ont décidé de mourir pour tous. Mais ils s’aiment quand même, pas de la façon dont ils aiment le peuple, ce peuple qui ne les connaît pas, ce peuple pour qui ils tuent et meurent.

Le meurtre est nié, le mot d’assassin est insupportable. Refuge dans l’idée, dans la révolution. Le meurtre est nécessaire, il se tuera lui-même – c’est la finalité de tout selon eux.

Kaliayev finit par tuer le grand-duc, qui était avec son épouse. Elle portait une robe blanche, elle a ramassé ce qu’il restait de son mari… Elle visite Kaliayev en prison. Elle veut prier pour lui. Kaliayev refuse ; il ne veut pas de son Dieu, pourtant, avant de sortir tuer le duc, il a embrassé l’icône et s’est signé. Il pardonne à la duchesse, mais refuse de livrer ses Frères. Il a tué car il voulait mourir, il ne veut et ne peut échapper à la mort, c’est elle qui effacera le sang qu’il a répandu. Le sang, car il y  a eu du sang. L’idée n’est pas morte, mais un homme si. Comment Kaliayev peut-il vivre désormais ? Jamais il ne pensera avoir été dans l’erreur. Dora comprend cet amas de contradictions douloureuses, il ne faut pas qu’il soit gracié, et d’ailleurs il n’en a pas le droit.  « Je lance la bombe et en une seconde, vois-tu, toute une vie s’écoule. Oui, nous pouvons mourir désormais. Nous avons fait le tour de l’homme » dit Dora. C’est elle d’ailleurs qui insistera pour lancer la prochaine bombe, et suivre les pas de Kaliayev sur le chemin de la potence : « Une nuit noire, et la même corde ! Tout sera plus facile maintenant ». Plus facile, car elle a suivi Kaliayev hors de l’humanité, dans des ténèbres d’idées où le malheur et où l’ennemi est l’homme. Elle le comprend : « Nous ne sommes pas de ce monde, nous sommes des justes. Il y a une chaleur qui n’est pas pour nous ».

Les Justes, Albert Camus, 1949. 

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