Le Rêve d’un homme ridicule

par Shannah

Publié en 1877 dans Le Journal de l’écrivain, Le Rêve d’un homme ridicule est une œuvre étonnement courte lorsque l’on connaît Dostoïevski. Ces soixante pages sont le récit d’un homme, jugé comme ridicule. Ayant fait un rêve et l’ayant rapporté, il se voit attribuer cet épithète, ainsi que celui de fou. Le narrateur a fait un rêve puissamment mystique, rêve survenu après une journée au cours de laquelle cet homme apathique et détaché de tout décide d’en finir avec ses longues et vaines journées; et, rentrant chez lui, croise le chemin d’une petite fille appelant à l’aide, qu’il finit par ignorer. Cette petite fille, ce désespoir le secoue dans sa mélancolie et son ennui existentiel ; et le trouble jusqu’à le faire tomber de sommeil, lui qui d’ordinaire est insomniaque.

Son rêve est un retour à l’Âge d’or des Anciens, à la première nature de l’Homme, état premier perdu à jamais à la suite du Péché originel et de la longue et profonde dégradation de la nature humaine qui en résulte. Le narrateur, après sa mort, découvre cette société pure et innocente ; goûte au bonheur et à l’amour de tout que ressentent ses compagnons ; mais finit par les souiller de sa nature corrompue. Ainsi, ces hommes sont touchés par le mensonge et la bassesse, deviennent vils et calculateurs, ne peuvent plus vivre ensemble et créent une société, telle que nous la connaissons ; faite de lois et de punitions.

Réveillé, le narrateur ne peut plus oublier la Grâce qui l’a touché, car il est ici question de Grâce : une mort rêvée, et la connaissance. La connaissance de l’Homme, de sa dégradation, de ce basculement dans la corruption. Cette lucidité divine ne peut plus quitter celui qui l’a connue. Le narrateur se met en charge de la faire connaître ; et tant pis si on le prend pour un être ridicule et fantasque.

Cette courte œuvre de Dostoïevski est élevée à des hauteurs métaphysiques et profondément religieuses. L’auteur, passé d’agnostique à orthodoxe ; emplit de son excès et de sa démesure religieuse et humaniste ses lignes.

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