« J’ai un projet : devenir fou. »

par Shannah

Dostoïevski, dans une lettre à son frère, exprime son désir de sombrer dans la folie. Et la folie, il l’a vite trouvée, et s’en est enivré, en littérature bien sûr ; mais également avec tout ce qui a nourri son œuvre et avant tout sa vie : le jeu, les femmes, la politique, l’alcool.

Lire Dostoïevski, c’est devenir soi-même fou : l’homme a traversé l’existence en vivant plusieurs vies, toutes excessives et brûlantes. La mort, le jeu,  l’alcool, les groupuscules anarchistes, le passage avorté par la potence, les femmes, le nationalisme, une foi qui relève de la Grâce.

Dostoïevski n’est pas une exception. Lire, c’est devenir fou. Ecrire demande d’être fou. L’écriture est un besoin viscéral, un haut-le-cœur, une envie de vomir le monde qui ronge de l’intérieur. S’immortaliser, immortaliser ceux que l’on couche sur ses mots, les lieux, les images, les allusions que l’on ne dévoile qu’à demi-mot à l’autre, au lecteur.

Les écrivains sont des êtres fascinants. Je parle des écrivains dans une acception noble. Des êtres marginaux, pour qui l’écriture est un moyen, le seul moyen d’entrer dans le monde. De s’intéresser à autre chose qu’à eux-mêmes. Ecrire, c’est être égoïste, on écrit véritablement que pour soi, pour concrétiser immatériellement son monde. C’est une catharsis, un soulagement, une expiation de ses péchés et de ceux des autres. L’écriture demande plus d’effort à celui qui la reçoit que l’art pictural, mais peut-être la même exigence d’interprétation et d’élévation que la musique. Les mots dansent sous le regard, ils ont besoin de se révéler dans toute leur objectivité sémantique et dans leur contingence subjective tout à la fois. L’écrivain produit un double emploi des mots, de la langue.

Le matériau littéraire n’est pas que la langue, mais aussi le monde. Les deux sont indissociables. Ils ont besoin d’être en harmonie, de se trouver l’un l’autre, dans toute leurs inconstance et leur opacité ; afin de ne pas se trahir, et de ne pas trahir celui qui les sollicite.

Les écrivains réalistes, naturalistes et humanistes ; sous les différentes formes de leur écriture (roman, théâtre, essai) ; et même s’ils se réclament parfois d’un athéisme matérialiste ; accouchent d’une profonde métaphysique. La peinture de l’Homme dans son environnement purement sociale crée un vertige, celui de l’absurde, du pur matérialisme, de la mascarade sociale et sociétale.

La littérature, comme tous les arts, est un recours contre le suicide et la mort. Ecrire permet de se dévoiler, soi et son regard, et d’imposer sa folie au monde.

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