« L’ennui… laisse tomber d’acérés dédains sur vos lèvres. » Jules Barbey d’Aurevilly

par Shannah

Paroles de l’Ecclésiaste, fils de David, roi de Jérusalem

Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste; vanité des vanités, et tout est vanité. 

Quel profit revient-il à l’homme de tout le travail qui l’occupe sous le soleil ?

Une génération passe, et une génération vient; mais la terre subsiste à jamais.

L’Ecclésiaste plonge dans le pessimisme de la clairvoyance. Dans le brouillard du doute, de l’ignorance, que faire sinon se désespérer ?

Et tous connaîtront la mort, le sage et le pécheur. L’homme s’effrite dans la terre, et rien ne change. La terre ignore ses fils endormis à jamais. La folie guette celui qui comprend cela, car que faire ? On ne peut échapper à cette conclusion de tout, conclusion inconnue, vertigineuse, écœurante.

Blaise Pascal, immense philosophe et mathématicien janséniste du XVII ème siècle, écrit au fond des abysses lui aussi. Les Pensées, inachevées, paroles d’un homme presque mort, entourent le lecteur d’une aura mystique et métaphysique. Parions, si Dieu n’existe pas, nous n’aurons rien à regretter. Et peignons l’homme tel qu’il est, bas et vil, empreint de la Faute et du péché ; mais grand, car il ne cesse de tenter de s’élever – en vain- vers sa première grandeur. Grandeur perdue à jamais, sauf pour quelque uns, porteurs de la Grâce de Dieu, à qui la mort, la fin des fins annonce une réhabilitation sublime. Les Pensées sont les carnets d’un mort (il meurt de maladie après s’être écrié « Que Dieu ne m’abandonne jamais ! »). Le jansénisme de Port Royal a reproché à ses fragments d’inciter au doute plutôt qu’à la piété. Pascal croyait profondément, mais doutait aussi. « Douter de Dieu, c’est y croire » écrit-il. Les Pensées ont été écrites dans un dessein d’apologie de la religion chrétienne ; afin de convertir les libertins et les sceptiques. C’est ainsi que Pascal propose un pari sur l’existence de Dieu. « Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est ». Dans ce fragment 397, Pascal s’adresse aux libertins, aux joueurs et aux débauchés dans leur langage. Il achève sa réflexion sur une démonstration mathématique des gains et pertes que l’on connaîtra une fois mort, selon que l’on a cru en Dieu ou non. Mais Pascal, lui, a vécu des expériences mystiques et transcendantes ; et, paradoxalement à son idée de pari, il veut croire dans le noir. Il s’oppose à un Descartes, et, par son jansénisme, ajoute au hasard de l’existence et de la Grâce.

Memento Mori. 

Le sentiment humain de la vanité s’est exprimé dans l’art pictural. Sous forme de natures mortes, ou de portraits comportant des éléments rappelant la futilité et l’inconsistance de l’existence.

Gravures de la Danse Macabre du cimetière des Saints Innocents

Les Amants trépassés, anonyme

Cézanne, Nature morte, crâne et chandelier

Cupidon endormi, Genovesino, vers 1652

Saint Jérôme, Le Caravage, 1607

Plus d’images ici : http://faketalesofparis.tumblr.com/post/19446930862/memento-mori

« Mes vanités jusque-là ne se montent » – Pierre Corneille

La pensée de la vanité revêt au XXème siècle l’habit marqué de l’absurde. Toujours ce vertige existentiel, cette incompréhension première et essentielle de la vie, de l’Homme.

Melancholia, Albrecht Dürer

La Nausée de Jean-Paul Sartre, texte publié en 1938, présente le journal intime d’Antoine Roquentin, dont la vie se trouve traversée par l’apparition d’un vertige quasiment matériel.  » La chose, qui attendait, s’est alertée, elle a fondu sur moi, elle se coule en moi, j’en suis plein. – Ce n’est rien: la Chose, c’est moi. L’existence, libérée, dégagée, reflue sur moi. J’existe. » Il a la nausée, et elle ne le quittera plus. Roquentin est saisi par ‘absurdité, la vanité et le vide de sens de l’existence et des choses; et de l’Homme. Tout commence chez lui par un malaise étrange face aux objets ordinaires : « Tout à l’heure, comme j’allais entrer dans ma chambre, je me suis arrêté net, parce que je sentais dans ma main un objet froid qui retenait mon attention par une sorte de personnalité. J’ai ouvert la main, j’ai regardé : je tenais tout simplement le loquet de la porte. » Roquentin devient dégoûté de tout et de tous. Il apprend cette nausée, et veut y échapper en reniant la contingence pour se donner à la nécessité, à l’essence. « L’existence n’est pas quelque chose qui se laisse penser de loin : il faut que ça vous envahisse brusquement, que ça s’arrête sur vous, que ça pèse lourd sur votre coeur comme une grosse bête immobile – ou alors il n y a plus rien du tout. » Roquentin décide finalement d’entrer dans une lutte contre l’absurde et la temporalité humaine par l’Art : « Un livre. Naturellement, ça ne serait d’abord qu’un travail ennuyeux et fatiguant, ça ne m’empêcherait pas d’exister ni de sentir que j’existe. Mais il viendrait bien un moment où le livre serait écrit, serait derrière moi et je pense qu’un peu de sa clarté tomberait sur mon passé. Alors peut-être que je pourrais, à travers lui, me rappeler ma vie sans répugnance. »

Samuel Beckett, quant à lui, exprime l’absurde dans toute son abstraction. Ses oeuvres sont particulièrement complexes, en cela qu’elles demandent au lecteur un travail personnel et subjectif permettant au texte de se révéler dans sa propre existence. Si les phrases, les dialogues semblent laissés en suspens, c’est que Beckett n’exprime que le strict nécessaire, et laisse à son lecteur la liberté d’interpréter et de vivre son texte. Vivre Beckett, c’est tomber dans l’inconsistance, dans l’existence telle qu’elle est, décousue, toujours incertaine; en somme une interrogation. Mais une interrogation à qui ? Et de quoi ?

 

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